CHAPITRE II
Aussi loin que pouvaient remonter les souvenirs de Blue, La Lame avait toujours été le chef des Saignants. Il était si vieux, ce type, qu’on racontait qu’il avait vécu jusqu’à l’avènement du clan. Avant l’existence du Mur, l’époque où la Cité dépendait encore d’un État, le temps où les premiers Saignants avaient créé leur bouclards minus, avaient lancé la fabrication artisanale des surins de combat rapproché. Le début du mythe de la saccagne[3] pour lequel les parents de ces malades se faisaient encore tatouer des poignards sur toute leur surface de peau.
La Lame, pourtant, n’avait rien d’un patriarche ventripotent qui se serait contenté de veiller sur ses troupes. On le savait, il était de tous les coups durs. Un sale fer. Renonçant jamais à éventrer son prochain. Le plus spectaculaire chez La Lame, c’était sa banane. Véritable exploit capillaire. Elle prenait son virage à plus de vingt centimètres de son front, à croire qu’il se la gominait au ciment. La hiérarchie, dans le fond, chez les saignants, se mesurait peut-être à l’ampleur de la banane. Ils étaient bien capables d’une pareille connerie, ces tordus ! À part ça, il était couturé de partout, comme si des vicelards jaloux s’étaient amusés à jouer au morpion sur sa frime. Tout en croix et en balafres, il était, La Lame. Et au creux de chaque sillon de chair, une invraisemblable couche de crasse. À ce point-là, il devait accumuler depuis sa naissance.
La Lame était devenu un Totem. Une légende vivante.
On poussa Blue en avant et on lui retira la cagoule. Le patineur cligna des yeux.
— Salut, Blue, rigola La Lame, découvrant ses gencives édentées.
Blue hocha la tête.
— Salut, La Lame, répondit-il.
Le saignant se pencha en avant, posant sur ses genoux ses mains constellées de tibias entrecroisés.
— Alors Patineur ? grinça-t-il. On se fait faire aux pattes par une bande de jeunots maintenant ? On dirait que ça baisse drôlement, le niveau, chez vous !
Les Saignants qui entouraient leur chef se mirent à glousser, genre basse-cour au moment de la becte.
— Vos gueules ! hurla La Lame.
Le silence revint instantanément. La banane du chef oscilla dangereusement.
« Si ça se casse la gueule, songea Blue, il va en avoir jusqu’au menton. »
— Pourquoi tu souris ? demanda le Saignant.
— Pour rien.
— Ouais…, grommela La Lame. Alors ? C’est pour bientôt votre petite réunion à la con ?
Blue se racla la gorge.
— Si tu voulais en être, t’avais pas besoin de faire tout ce cirque. Suffisait de me le demander gentiment.
La Lame blêmit. Blue se demanda un instant s’il n’avait pas poussé le bouchon un peu loin.
— Moi ! explosa le Saignant. Participer à vos singeries ? Parole, tu m’as confondu avec un autre ! T’es pas avec tes pédés sur roulettes, ici !
De nouveau une série de gloussements. Blue serrait les dents. Dans d’autres circonstances, pour cette insulte, il aurait fendu La Lame de part en part, tout chef des Saignants qu’il était. Seulement, là, il ne pouvait qu’encaisser.
La Lame, furieux, se tourna vers ses hommes.
— Foutez le camp d’ici si vous n’êtes pas capable de la boucler !
Les Saignants hésitèrent et se regardèrent, étonnés.
La Lame agita sa main droite, comme s’il chassait une poussière.
— Allez, tirez-vous !
Un à un, les Saignants se retirèrent de la pièce, jetant au passage à Blue des regards assassins. Dépités, probable, de ne pouvoir s’en tailler une tranche. Lorsque la porte fut refermée sur le dernier des surineurs, La Lame se détendit. Il croisa les jambes et rabattit le bas de son cuir sur ses bottines.
— On va pouvoir causer maintenant, déclara-t-il. Vas-y, Mèche-Bleue, tu peux t’asseoir.
Il avait volontairement employé le premier surnom de Blue. Celui que les anciens lui avaient donné en le voyant, le crâne entièrement rasé à l’exception d’une longue mèche, teinte en bleue, qui lui descendait jusqu’au cou, par-dessus l’oreille droite. Mèche-Bleue. En vieillissant, le Patineur avait préféré qu’on l’appelle Blue, comme par une de ces coquetteries de grand-mère qui veulent qu’on les surnomme Mammy plutôt que Mémé. La cure de jouvence par l’anglicisme.
Mais, ce jour-là, dans la bouche de La Lame, son premier surnom recouvrait une certaine forme de respect.
Blue demeurait sur ses gardes. Il se contenta de prendre un siège, comme il y avait été invité.
La Lame, soudain balourd, se lissa la banane du creux de la pogne, délicat. Il regardait le Patineur, indécis.
— Tu voulais me parler de quoi ? fit Blue, décidant de prendre les devants.
La Lame décroisa les jambes.
— J’veux savoir c’que tu prépares, lâcha-t-il.
Blue haussa les sourcils.
— Tu t’intéresses à nos singeries, maintenant ?
La Lame eut un geste d’agacement.
— Laisse tomber ça ! Et dis-moi… T’as l’intention de passer, pas vrai ?
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
La Lame se mit à grimacer.
— Ne joue pas au con avec moi ! avertit-il. Ça fait un moment que tes guignols tournent autour des Néons. Si tu crois que votre manège est passé inaperçu…
— Bon, convint Blue. Admettons que t’aies raison et que je décide de tenter le passage. En quoi ça te concerne ?
La Lame se mit à tousser, convulsif. Une toux sèche, malsaine. Le Saignant se comprima la poitrine à deux mains, comme s’il voulait lutter en combat régulier contre le crabe insidieux qui lui rongeait les éponges, se détroncha soudainement et cracha sur le sol. Blue regarda un moment le vigoureux glaviot veiné de rouge.
La Lame reprit sa respiration. Il était devenu bien plus pâle et les marbrures de crasse ressortaient sur son visage.
Blue releva la tête.
— Eh oui ! articula La Lame en hochant tristement la tête. J’ai la mort là-dedans. Je suis en train de passer la main, Mèche-Bleue.
Il fit une courte pause.
— Les autres commencent à s’en rendre compte, reprit-il. Dans quelques mois, quelques jours peut-être, j’arriverai plus à les tenir. Alors, et c’est ça que je ne voulais pas qu’ils entendent, j’veux te demander un service, Blue.
Blue était pétrifié. Il prenait une de ces grandeurs, La Lame, dans l’agonie, qu’on lui aurait pas supposée. Il en imposait, et Blue comprenait à présent comment ce type avait réussi à tenir sous la botte tous ces fanatiques de l’arme blanche.
Sans attendre d’encouragement de la part du Patineur, La Lame poursuivit :
— Avant de crever, Mèche-Bleue, j’voudrais essayer de passer, moi aussi.
***
Je commençais à l’avoir mauvaise. Déjà deux plombes que je poireautais en compagnie du Marrant. Son ricanement nerveux, à celui-là, commençait à me porter sur le système. Son surnom, vraiment, il le méritait pas. Y avait rien de plus sinistre au monde que ses convulsions de hyène malade. Cette sinistre manie, ça l’avait plus quitté depuis que, tout môme, il avait vu sa mère se faire enfoncer la tronche par une bande de jeunes Bouleurs. On l’avait retrouvé là, sans savoir depuis quand il y était, assis sur le cadavre, ricanant comme un barjo. On n’avait jamais compris pourquoi les Bouleurs l’avaient épargné, lui. Peut-être, après tout, que le fou rire de ce gosse qui venait de voir sa mère mourir leur avait flanqué les jetons ? Marrant, c’était réellement tout sauf un rigolo. Plus sadique quand on coinçait un étranger, y avait pas. C’était le seul moment, d’ailleurs, quand il coupait un gonze en morceaux, qu’il ricanait plus. Un soulagement. Malheureusement, sous sa pogne assassine, l’accalmie durait pas longtemps.
Qu’est-ce qu’il pouvait bien branler, Blue ? Je lui avais jamais connu un retard pareil. Surtout pour préparer la réunion dont il faisait volontiers sa fierté. Tout doucement, comme une fuite de flotte, je sentis l’inquiétude m’envahir. Je me tournai vers Marrant, agacé.
— Dis, Marrant, tu pourrais pas t’arrêter de ricaner, pour une fois ?
— Est-ce que j’te demande d’arrêter d’avoir les cheveux gris ? rétorqua-t-il, entre deux gloussements.
Je fermai ma gueule. Moi aussi, on m’avait retrouvé près du cadavre de ma mère, dépecée par les Saignants. J’avais trois piges, à peine. On venait juste de me coller mes premières roulettes. Depuis ce temps-là, cette minute-là devrais-je dire, mes crins avaient poussé blancs comme neige. Marrant ricanait, et moi j’avais les douilles couleur argent. Une réaction différente pour une même cause. Marrant, dans le fond, c’était mon frère de malheur.
Pour m’interrompre la gamberge morose, Bulldozer rallégeait[4], décontracté, à la bourre comme d’ordinaire, poussant peinard la roulette du poids de ses cent-cinquante kilos. Étonné déjà, ce glandeur, de nous voir plantés devant la salle de réunion dont Blue, seul, détenait la carouble[5].
— C’est fini ? demanda-t-il.
On le sentait désireux que ça le soit. Impatient de retourner à de mystérieuses occupations dont personne ne connaissait exactement la teneur. Déçu, il l’était. La mine déconfite, il se tourna vers moi.
— Ben… Qu’est-ce qu’on attend ?
— T’as pas vu Blue ? demandai-je, éludant sa question.
Il gonfla les joues, à la manière des poissons-globes pour intimider les intrus.
— Si. Y a deux ou trois heures de ça. Il partait reluquer les Néons.
Un jet de bile me creusa l’estomac. Blue, seul, du côté du Mur, je pressentais une suite fâcheuse.
***
Blue s’agita sur son siège. Il entendait des rires étouffés derrière la lourde. Il se demanda si, des fois, La Lame était pas en train de l’emmener en barlu[6]. Pourtant, le molard strié de raisiné, c’était pas du flan. La mort, elle lui avait bel et bien planté ses griffes dans le buffet, au Saignant, et ça le rendait forcement crédible. Quant à Blue, il savait que sa survie dépendait de la réponse qu’il allait donner à La Lame. Du travail sans filet.
— Tu vois les choses comment ? demanda-t-il sans préambule.
— Tout seul, avec tes Patineurs, t’as aucune chance, répondit aussitôt La Lame.
Blue hocha doucement la tête.
— P’t’être bien…
— Y a pas de p’t’être bien ! coupa sèchement le Saignant. T’as une chance, un point c’est tout ! Les Néons vont vous couper en morceaux, tous, jusqu’au dernier.
Il posa une main sur sa poitrine, réprimant, peut-être, une nouvelle crise qui lui arracherait un nouveau morceau de poumon.
— Et j’te dis ça, Blue, comprends-moi bien. Que tu te fasses descendre avec toute ta tribu, j’m’en tape. Ça devrait même plutôt me réjouir. Mais, nom de Dieu, j’veux passer ce foutu Mur avant de crever !
Blue plissa les yeux.
— Dis donc, La Lame, tu serais pas en train de me proposer une association ?
— T’aurais quelque chose contre ?
Blue sentit la menace.
— Non, murmura-t-il. Je suis plutôt pour.
La Lame grimaça.
— Plutôt ? Pourquoi plutôt ? Je te rappelle, au cas où tu viendrais à l’oublier, que t’es pas tellement en position de dicter tes conditions.
Blue se gratta la joue.
— T’es vraiment sûr de pouvoir convaincre tes dingues de s’associer avec mes hommes ?
— C’te bonne paire : explosa La Lame. Tu crois p’t’être que j’vais passer la main ? Occupe-toi de ton clan et je m’occuperai du mien. Et va pas te coller autre chose dans la tête.
Blue joignit ses mains, comme s’il allait se mettre à prier.
— Les Saignants et les Patineurs, souffla-t-il, se préparant à planter sa dernière banderille, tu crois que ça sera suffisant pour flanquer la pile aux Néons ?
— Ça s’ra toujours plus efficace que séparément, grogna La Lame, qui commençait à se demander où voulait en venir le Patineur.
— Oui, rétorqua Blue, mais moins que si on avait les autres avec nous.
La Lame fronça les sourcils.
— Les autres ? Quels autres ?
— Ben, j’pensais aux autres clans dominants. Aux Bouleurs, aux Skins et aux Youves.
Une nouvelle quinte déchira La Lame. « Pourvu qu’il crève pas tout de suite », espéra Blue. Les autres derrière la porte, ne devaient attendre que ça pour venir lui tailler sa dernière boutonnière.
La Lame se calma. Il fixa Blue de son regard injecté.
— Les Bouleurs, hein ? Les Skins et les Youves, hein ? Bref, tous ceux qui fréquentent tes réunions à la con ! J’sais pas, Blue, ce qui me retient de t’égorger sur place.
— Je n’ai cité que ceux qui étaient susceptibles d’accepter, fit Blue, tentant de renverser la vapeur. Et s’ils apprennent qu’on est associé, ils pourront pas refuser. Ils auraient trop la trouille qu’on se retourne contre eux.
Il écarta les bras, résigné.
— Enfin puisque t’es contre…
La Lame se mit à marmonner, ce qui était sans doute sa façon de réfléchir. Il se décida finalement.
— C’est quand, au juste, ta réunion ? demanda La Lame.
Blue comprit aussitôt qu’il venait d’emporter le morceau. Il réprima un soupir de soulagement.
***
L’attente devenait vraiment longuette. J’étais à bout de nerfs et, si j’avais eu un peu moins les jetons d’une réaction possible de Blue, j’me serais tiré, laissant le Marrant se marrer et Bulldozer se ronger les ongles en proférant des obscénités.
En bas, dans la cour, près des toboggans d’accès à l’esplanade du Trocade, un remue-ménage éclata. Je me détronchai, croyant à un début de baston. Je me réjouissais à l’avance du spectacle. Une bonne rixe, bien solide, le bruit des os qui craquaient sous les coups de patins, c’était exactement ce qu’il me fallait pour m’apaiser la grogne. Le renaud[7] intérieur, les Mères vous le diront, y a rien de pire. Une fuite de poison qui se distille lentement dans vos veines, vous rendant sec avant l’heure. Mieux valait cogner. Malheureusement, affronter Blue était largement au-dessus de mes possibilités. À défaut, je me contenterais de regarder les autres s’aligner consciencieusement en poussant des cris d’Apaches.
Y avait pas de bagarre. Je vis apparaître une interminable bagnole américaine qui gravissait les derniers mètres du toboggan, son V8 rugissant.
— C’est le Jongleur ! s’exclama Bulldozer, heureux comme un môme, il a encore réussi à tirer une caisse !
Le Jongleur, comme chouraveur, il avait pas son pareil. Il approvisionnait le clan en matériel. On pouvait lui demander n’importe quoi, il le ramenait dans les deux jours, avec le sourire satisfait d’un gosse qui vient de faire une bonne farce. Ces derniers temps, une lubie, il s’était pris de passion pour les voitures, pour les grosses. Il disparaissait des jours entiers, sillonnant les artères de la Cité, franchissant les frontières, aussi insaisissable qu’une anguille, jusqu’à ce qu’il découvre la tire de ses rêves. Le vol, avec le jongleur, ça devenait de l’art, de la haute voltige.
Je le frimai, sortir de son paquebot, levant les bras en signe de triomphe. Les patineurs tourbillonnaient autour du butin, faisant claquer leurs roulettes sur le béton. Applaudissement rituel. Curieusement, de voir le Jongleur debout sur le toit de son engin, je me sentais amer. Lui, au moins, il était bon à quelque chose. Il servait le clan, en s’amusant de surcroît. Mais moi ? Moi, à part suivre Blue comme un clébard paniqué à l’idée de paumer son maître…
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
Je me retournai.
— Blue…
Il me toisa un instant, surpris sans doute par le ton de ma voix.
— Quoi, Blue ? demanda-t-il.
Je haussai les épaules.
— Rien. On s’inquiétait, c’est tout.
Blue poussa un grognement.
— Effectivement, c’est tout. C’est tout ce que vous savez faire, vous inquiéter.
Putain, l’humeur ! Même le Marrant ricana moins fort.
Blue repoussa sa mèche qu’un courant d’air lui rabattait sur le visage et revint au spectacle de la cour.
— C’est le Jongleur, répéta Bulldozer.
— J’avais vu, merci. Va me le chercher.
Bull se le fit pas dire deux fois. Il s’élança, moins désinvolte qu’à son arrivée, vers la piste Accordéon qui menait à la cour où le Jongleur continuait à se faire mousser. Je me demandai un instant si son succès n’allait pas finir par porter ombrage à Blue.
D’une poussée de roulettes, j’entrai dans la salle de réunion. Blue prit place dans l’unique fauteuil qui n’était pas éventré, un siège de dentiste d’où s’échappaient encore des lambeaux de tuyaux divers et d’appareillage compliqué. Marrant s’installa à mes côtés. Je jetai un rapide coup d’œil sur les murs de la salle, constellés du sigle des Patineurs, deux cercles imbriqués transpercés de deux flèches, et je remarquai la grande carte que Blue avait clouée sur les montants d’une fenêtre. Ça représentait, très approximativement, le plan de notre territoire et tous les accès au Mur que nous avions surveillé ces derniers mois. Blue, par prudence, avait omis de tracer les artères stratégiques de notre quartier.
— Je pense que vous avez tous compris pourquoi je vous ai demandé de venir, commença-t-il.
Blue attendait une réponse. Je la lui donnai :
— On va tenter le passage.
Il hocha la tête et se mit à tripoter un bout de tuyau.
— Oui, on va passer, rectifia-t-il.
Il ne semblait pas beaucoup apprécier le verbe tenter que j’avais employé. À son goût, il y avait déjà là une notion de défaite qu’il n’acceptait pas.
Cette confirmation de son projet me fit un choc. J’avais beau savoir que tout ce manège autour des Néons n’était pas pour la peau, que Blue nous mijotait un grand truc, ça me fit tout de même l’effet d’un coup de patin en plein front. Je restais assommé. Apprendre qu’on va mourir, et sous les caresses pas particulièrement tendres des Néons, y avait guère que Marrant que ça faisait rire.
— On n’a jamais été aussi prêts que maintenant, continua Blue, pas sensible à mes états d’âme. Inutile d’attendre qu’une nouvelle guérilla vienne nous affaiblir.
Il se tourna vers moi. Son regard de glace me transperçait. Je ne doutai pas une seule seconde qu’il ne devine mon désarroi et mon peu d’enthousiasme à l’idée d’affronter les Néons.
— Qu’est-ce que t’en penses, Tout-Gris ?
J’esquissai une légère moue.
— Je pense que tu as raison. Le clan n’a jamais été aussi riche en combattants de valeur.
Blue ne me quittait pas des yeux. Ma réponse un rien fuyante devait l’amuser.
— Et t’estimes nos chances à combien ? insista-t-il.
Je ne parvenais pas à piger pourquoi il me provoquait comme ça. D’ordinaire, il se passait tout à fait de mes conseils. Des miens, et de ceux des autres, d’ailleurs. Sa confiance absolue en lui-même, en son propre jugement, frisait l’hystérie. Pourtant, sous sa coupe, la tribu des Patineurs était devenue une caste redoutée, sinon redoutable, qu’on attaquait plus sans biscuits.
J’hésitais. Il me relança :
— Alors Tout-Gris ?
J’me mouillai pas.
— C’est difficile à dire…, articulai-je.
Blue gloussa.
— J’le vois bien que c’est difficile ! Ça fait dix minutes que tu te mords les joues pour pas jacter.
Fouetté, je balançai mon paquet :
— Une chance sur dix-mille.
Marrant toussa. Il me voyait pas beau sur ce coup. J’eux l’impression qu’il s’écartait discrètement de moi, craignant, probable, les éclaboussures.
— Optimiste avec ça ! rigola Blue, décidément déconcertant.
Il reprit son sérieux.
— Et toi Marrant, ton avis ?
Je réprimai un soupir de soulagement, satisfait que la tension se reporte sur un autre.
Marrant se tortilla sur son siège, faisant couiner les ressorts fatigués.
— On passera ! déclara-t-il d’une voix forte.
Blue souriait. Je surveillais sa réaction.
— T’es sympa, Marrant, mais t’es con.
— C’est Tout-Gris qui a raison, poursuivit Blue en se pétrissant le bas-ventre. Il est lucide.
Il se tourna vers moi, brusquement moins engageant.
— J’aime bien les gars lucides, grogna-t-il. Y en faut pas trop, mais y en faut.
Blue était sûrement un type remarquablement intelligent, mais il fonctionnait selon des codes et des schémas extrêmement simples. Ça devait lui faciliter la vie. Il ne s’éparpillait jamais. Ce que j’ignorais, c’est s’il avait adopté ce mode de conduite pour son propre confort ou parce qu’il avait jugé que telle devait être l’attitude d’un chef.
Blue s’allongea sur le fauteuil de dentiste et croisa ses mains derrière sa nuque.
— Supposons maintenant, murmura-t-il, comme s’il se parlait à lui-même, que les Skins, les Youves et les Bouleurs acceptent de se joindre à nous.
J’aurais appris que Blue filait le chouette[8] aux Musuls que ça m’aurait pas fait pire. J’étais pétrifié. Me demandant si le duce[9] balancé par Blue n’était qu’un charre[10] destiné à tester nos réactions ou au contraire, s’il venait de nous annoncer une décision qu’il avait déjà prise. Je surveillais Marrant du coin de l’œil. S’associer avec les Bouleurs, eux qui avaient déchiqueté sa mère, il devait pas l’avoir joyeuse. La preuve, il ricanait plus.